Kharja de Sidi Bou Saïd : la procession soufie des Aïssaouas, d’hier à aujourd’hui


Le bendir arrive toujours le premier. Son battement grave monte des ruelles bien avant que le premier drapeau ne paraisse au coin de la rue. Puis la colline entière se met à chanter.

Ce moment porte un nom : la Kharja de Sidi Bou Saïd (en arabe خرجة سيدي بوسعيد, prononcée « kharjet Sidi Bou Saïd » en dialecte tunisien). Chaque été, la confrérie soufie des Aïssaouas descend dans les rues du village pour honorer le saint qui lui a donné son nom. Mise à jour chaque année, la présente page en garde la mémoire, édition après édition.

La Kharja de Sidi Bou Saïd en bref

QuoiProcession rituelle de la confrérie soufie Aïssaouia : chants, bendirs, drapeaux, zikr en marche
QuandLe plus souvent en août ; édition 2026 les 16, 17 et 18 août
OùVillage de Sidi Bou Saïd, banlieue nord de Tunis, à une vingtaine de kilomètres du centre
QuiLes Aïssaouas de l’Ariana et ceux de Sidi Bou Saïd, en organisation conjointe
Saint honoréAbou Saïd Khalaf ibn Yahya Ettamimi El Béji, dit Sidi Bou Saïd (1156 – 19 juin 1231)
AccèsLibre et gratuit : les processions se déroulent dans les rues du village
Prochaine édition2027 : dates annoncées dès leur publication

Qu’est-ce que la Kharja de Sidi Bou Saïd ?

La Kharja est une procession rituelle. Ni spectacle folklorique ni fête de quartier, elle demeure un acte de dévotion collective, que les habitants accompagnent depuis le bord des rues.

Trois mots en éclairent le sens :

  • Kharja (« sortie ») : la confrérie quitte sa zaouïa et se montre, en cortège, dans l’espace public.
  • Tal’a (« montée ») : le terme retenu par l’affiche de 2026, qui décrit le chemin des Aïssaouas de l’Ariana vers la colline du saint.
  • Mbita (« la nuitée ») : l’ancien nom de la fête, selon un chercheur cité par Al Jazeera. Visiteurs et habitants passaient alors trois nuits au mausolée, bercés par les invocations et les louanges au Prophète.

La confrérie qui porte le rite, l’Aïssaouia, se rattache à Muhammad ben Aïssa, maître soufi de Meknès (1465-1526) ; l’ordre s’est donc constitué après sa naissance, au XVIe siècle, avant de se répandre au Maghreb. Sa hadhra, l’assemblée rituelle, se reconnaît à son intensité rythmique : percussions, chants dévotionnels, litanies répétées jusqu’à la transe chez certains adeptes. Pour approfondir ce répertoire, lisez notre article sur les chants soufis tunisiens.

Reste une question que les visiteurs posent rarement : pourquoi l’Ariana ? RFI rapporte qu’à l’origine, les agriculteurs de l’Ariana rendaient visite aux pêcheurs de Sidi Bou Saïd à la fin de l’été pour leur souhaiter une bonne saison. Le lien économique est devenu spirituel et amical. La Kharja raconte ainsi la rencontre de deux villes autour d’un même saint.

Qui était Sidi Bou Saïd El Béji ?

Abou Saïd Khalaf ibn Yahya Ettamimi El Béji naît en 1156, dans la région de Béja, et meurt le 19 juin 1231 sur la colline qui porte aujourd’hui son nom. Mystique et savant, il s’établit sur les hauteurs du Djebel El Manar, au-dessus de Carthage, pour y enseigner et s’y retirer.

Sa place dans la chaîne spirituelle du soufisme maghrébin n’a rien de marginal. Disciple du maître Abou Madyan, il forma à son tour Abou Hassan al-Chadhili, fondateur de la Chadhiliyya, l’une des grandes voies du soufisme. Lalla Aïcha Manoubia (1199-1267), la grande sainte de Tunis, fut l’élève d’al-Chadhili. La colline relie ainsi trois générations de maîtres.

Sa tombe devint un lieu de pèlerinage, puis le cœur d’un village. Pour découvrir l’édifice, suivez notre visite du mausolée de Sidi Bou Saïd, et, pour le contexte plus large, notre panorama du soufisme en Tunisie.

Comment se déroule la procession ?

Les éditions récentes suivent un schéma stable, sur trois jours, rapporté par la presse tunisienne et détaillé dans notre article consacré à la Kharja 2026 :

  1. Le départ : le cortège se forme au mausolée de Sidi Amar El Maârouf, drapeaux des confréries en tête.
  2. Les processions : les jours suivants, la confrérie parcourt les rues principales du village.
  3. La veillée : la célébration culmine dans l’enceinte du mausolée de Sidi Abi Saïd El Béji, autour d’une veillée soufie.

En 2025, les sorties se répartissaient entre la matinée et la fin d’après-midi, pour des processions de deux heures environ. Au fil du parcours, les chanteurs psalmodient poèmes mystiques et louanges au Prophète ; un adepte de la confrérie de Sidi Bou Saïd, interrogé par RFI en 2026, résumait l’ordre des chants : Dieu, puis le Prophète, puis les saints. L’encens, les youyous et la foule massée le long des murs blancs complètent le tableau.

Les horaires précis ne figurent pas toujours sur l’affiche officielle. Le meilleur renseignement s’obtient sur place, à la zaouïa ou auprès des commerçants du village, la veille ou le matin même.

Une tradition éprouvée, un village reconnu par l’UNESCO

Le samedi 12 janvier 2013 au soir, le mausolée de Sidi Bou Saïd brûle. Portes, fenêtres, toitures de bois et mobilier partent en fumée ; la presse tunisienne attribue l’incendie à des extrémistes religieux. Le soir même, des habitants vont protester devant le palais de Carthage.

L’attaque n’était pas isolée. Entre 2012 et janvier 2013, près de 40 sanctuaires soufis ont été attaqués en Tunisie, selon l’AFP. Le culte des saints, et avec lui la Kharja, s’est trouvé directement menacé.

Treize ans plus tard, le renversement est complet. Le 25 juillet 2026, lors de sa 48e session réunie à Busan, le Comité du patrimoine mondial inscrit le village de Sidi Bou Saïd sur la Liste du patrimoine mondial, au titre du critère (iii), pour un périmètre de 76,54 hectares : c’est le dixième bien tunisien inscrit. Le dossier portait un intitulé éloquent, « un centre d’inspiration culturelle et spirituelle en Méditerranée ». Le détail de cette décision figure dans notre article Sidi Bou Saïd à l’UNESCO et dans la liste complète des 10 sites UNESCO de Tunisie.

Une précision s’impose toutefois. L’UNESCO a inscrit le village, pas la procession : la Kharja ne figure pas sur les listes du patrimoine culturel immatériel, où aucun élément soufi tunisien n’est inscrit à ce jour. Notre analyse Soufisme tunisien : le grand absent du patrimoine immatériel explore ce paradoxe.

Kharja de Sidi Bou Saïd, édition par édition

La Tunisie Autrement suit la procession depuis 2016. Chaque édition documentée dispose de son propre article.

Kharja 2027

Dates annoncées dès leur publication par les organisateurs. Cette page sera mise à jour à ce moment-là.

Kharja 2026 : 16, 17 et 18 août

Trois jours de procession, du dimanche 16 au mardi 18 août 2026, sous l’intitulé « Tal’a Aïssaouia Ariana ». C’était la première Kharja depuis l’inscription du village au patrimoine mondial ; RFI y a vu des centaines de curieux et d’adeptes, jeunes Tunisiens, familles et touristes mêlés. Tout le programme figure dans notre article Kharja de Sidi Bou Saïd 2026 : dates, rituel et histoire.

Kharja 2025 : dimanche 17 août

Deux sorties dans la même journée, vers 10 heures puis vers 17 h 30, avec des chanteurs de l’Ariana venus renforcer ceux du village. Habitants et touristes se sont joints au cortège dans les rues principales. Récit et repères pratiques dans notre article Kharja de Sidi Bou Saïd 2025.

Kharja 2016 : dimanche 7 août

Par un dimanche de plein soleil, cavalier, porte-étendards et joueurs de bendir ont mené une double marche à travers le village. Cette édition a ouvert la chronique du site : l’annonce publiée la veille, Dimanche 7 août : Kharja 2016, puis le récit illustré par les photographies de Hassan Amrouche, Kharja 2016, l’immuable procession mystique de Sidi Bou Saïd.

Assister à la Kharja : guide pratique

S’y rendre

  • En TGM : le métro léger qui relie Tunis à La Marsa dessert la station Sidi Bou Saïd. Une dizaine de minutes de montée à pied mène ensuite au village.
  • En voiture : le stationnement, déjà rare sur la colline, devient presque introuvable les jours de Kharja. Le TGM reste la meilleure option.
  • Sur place : pavés inégaux et forte pente. Des chaussures fermées, de l’eau et un chapeau s’imposent en plein mois d’août.

Se comporter

  • Regardez depuis le bord de la rue, comme les habitants, sans vous glisser au milieu des célébrants.
  • Choisissez une tenue couvrante, surtout pour entrer dans la zaouïa ou l’enceinte du mausolée, et déchaussez-vous là où l’usage le demande.
  • Entre deux processions, le Café des Nattes, à quelques pas de la zaouïa, offre une halte tout indiquée.

Photographier avec respect

Le public filme volontiers, et la procession n’interdit pas l’image. La décence commande cependant de ne pas cadrer de près un adepte en transe et de demander son accord avant tout portrait rapproché. Le flash, inutile en plein jour, devient intrusif dans l’enceinte du mausolée. Une bonne photographie de Kharja montre un cortège ; elle ne vole pas un visage.

Questions fréquentes sur la Kharja de Sidi Bou Saïd

Quand a lieu la Kharja de Sidi Bou Saïd ?

La Kharja de Sidi Bou Saïd se tient le plus souvent en août. L’édition 2026 s’est déroulée les 16, 17 et 18 août, celle de 2025 le dimanche 17 août. Les dates de 2027 seront ajoutées à cette page dès leur annonce.

Que signifie le mot « kharja » ?

« Kharja » (خرجة) signifie « sortie » en arabe : la confrérie sort de sa zaouïa pour défiler dans les rues. En dialecte tunisien, l’expression se prononce « kharjet Sidi Bou Saïd ». La fête portait autrefois le nom de « mbita », la nuitée.

Qui organise la Kharja de Sidi Bou Saïd ?

La Kharja de Sidi Bou Saïd est organisée conjointement par les Aïssaouas de l’Ariana et ceux de Sidi Bou Saïd. Les premiers montent en cortège vers la colline, les seconds les accueillent. L’affiche de 2026 était diffusée par l’Association de sauvegarde du patrimoine à l’Ariana.

Faut-il un billet pour assister à la Kharja ?

Non. Les processions de la Kharja se déroulent dans les rues du village de Sidi Bou Saïd et restent ouvertes à tous, gratuitement. L’accès à l’enceinte du mausolée dépend de la place disponible et du respect des usages du lieu.

La Kharja est-elle un exorcisme ?

Non. La Kharja est une procession rituelle de dévotion, en l’honneur du saint Sidi Bou Saïd El Béji. Certains adeptes y entrent en transe au rythme des chants et des bendirs, mais la cérémonie n’a pas pour objet de chasser quoi que ce soit.

La Kharja est-elle inscrite au patrimoine de l’UNESCO ?

Non. Le village de Sidi Bou Saïd est inscrit au patrimoine mondial depuis le 25 juillet 2026, mais la Kharja ne figure sur aucune liste du patrimoine culturel immatériel. Aucun élément soufi tunisien n’y est inscrit à ce jour.

Comment aller à Sidi Bou Saïd pour la Kharja ?

Le plus simple consiste à prendre le TGM, le métro léger Tunis – La Marsa, jusqu’à la station Sidi Bou Saïd, puis à monter à pied vers le village en une dizaine de minutes. La voiture est déconseillée, le stationnement étant très limité.


Sources

  • Khamis Ben Brik, « خرجة سيدي بوسعيد.. طقوس صوفية راسخة بتونس », Al Jazeera Net, 12 juin 2017 : ajnet.me
  • Lilia Blaise (RFI), « La Kharja de Sidi Bou Saïd, une procession qui réunit deux confréries soufies », reprise par AllAfrica, 18 août 2026 : fr.allafrica.com
  • Hatem Bourial, « Traditions populaires : la Kharja de Sidi Bou Saïd aura lieu dimanche 17 août », Webdo, 16 août 2025 : webdo.tn
  • « Sidi Bou Saïd et sa traditionnelle « kharja » soufie », Kapitalis, 18 août 2025 : kapitalis.com
  • Mehdi Nabti, « Soufisme, métissage culturel et commerce du sacré. Les Aïssâwa marocains dans la modernité », Insaniyat, n° 32-33, 2006 : insaniyat.crasc.dz
  • « Abu Said al-Baji », Wikipedia (en anglais), consulté le 5 novembre 2026 : en.wikipedia.org
  • « Sidi Bou Saïd pleure son saint patron », Kapitalis, 13 janvier 2013 : kapitalis.com
  • « Tunisia promises measures to protect Sufi shrines », Ahram Online (AFP), 26 janvier 2013 : english.ahram.org.eg
  • Imen Nouira, « Officiel : Sidi Bou Saïd inscrit au patrimoine mondial de l’Unesco », Business News, 25 juillet 2026 : businessnews.com.tn
  • La Tunisie Autrement, articles sur la Kharja 2016, 2025 et 2026, et sur le soufisme tunisien, cités en lien dans le texte.