La Tunisie compte dix éléments inscrits sur la Liste représentative du patrimoine culturel immatériel de l’UNESCO. Aucun ne concerne le soufisme. Ni les kharjas, ni la hadhra, ni les répertoires confrériques, ni les pèlerinages aux mausolées : rien. Pendant ce temps, le Maroc a fait inscrire les Gnaoua et l’Algérie deux pèlerinages à des zaouïas. Le 25 juillet 2026, l’État tunisien a pourtant obtenu l’inscription du village de Sidi Bou Saïd au patrimoine mondial au titre du critère (iii) — celui des traditions culturelles vivantes —, en argumentant devant le Comité que la valeur du lieu tient à son mausolée soufi. L’argumentaire est donc écrit, plaidé, et accepté. Il manque simplement le dossier qui en tirerait les conséquences.
L’état des lieux : ce que la Tunisie a fait inscrire
Les dix éléments tunisiens de la liste représentative se répartissent en quatre dossiers portés seuls et six dossiers communs avec d’autres pays arabes. Le tableau parle de lui-même.
| Dossiers nationaux | Dossiers arabes communs |
|---|---|
| Poterie des femmes de Sejnane (2018) | Couscous (2020) |
| Pêche à la charfiya aux îles Kerkennah (2020) | Calligraphie arabe (2021) |
| Harissa (2022) | Palmier dattier (2022) |
| Arts du spectacle chez les Twayef de Ghbonten (2024) | Gravure sur métaux (2023) |
| Henné (2024) | |
| Khôl arabe (2025) |
Un artisanat, une pêche, une pâte de piment, des arts du spectacle du Sud-Est ; côté dossiers partagés, une céréale, une écriture, un arbre, un métal, une teinture, un fard. Rien qui touche à la vie confrérique, qui structure pourtant la vie religieuse tunisienne depuis des siècles.
Une précision d’honnêteté s’impose : l’élément inscrit en 2024 est le plus proche du sujet. Les Twayef de Ghbonten sont des troupes de poètes-chanteurs affiliées à une tribu du gouvernorat de Médenine, dont la pratique remonte au milieu du XIXe siècle, après l’abolition de l’esclavage en Tunisie en 1846, et mêle influences africaines, berbères et arabes. C’est un répertoire chanté et rituel — mais ce n’est pas une confrérie soufie, et le dossier ne se présente pas comme tel.
Ce que les voisins, eux, ont fait inscrire
La comparaison régionale rend l’absence tunisienne d’autant plus visible : le Maghreb a largement porté ce type de dossiers, et l’UNESCO les a acceptés.
| Pays | Élément inscrit | Nature |
|---|---|---|
| Algérie | Pèlerinage annuel au mausolée de Sidi ‘Abd el-Qader Ben Mohammed, dit « Sidi Cheikh » (2013) | Pèlerinage à un mausolée de saint |
| Algérie | Le sbuâ, pèlerinage annuel à la zawiya Sidi El Hadj Belkacem, Gourara (2015) | Pèlerinage à une zaouïa, autour du Mouled |
| Algérie | Ahellil du Gourara (2008) | Répertoire chanté collectif |
| Maroc | Le Gnaoua (2019) | Confrérie mystique et son répertoire |
| Maroc | Moussem de Tan-Tan | Rassemblement rituel et festif |
| Turquie | Cérémonie du Sema des Mevlevis | Rituel soufi |
Deux pèlerinages algériens à des mausolées de saints. Une confrérie mystique marocaine. Un rituel soufi turc. Et, en Tunisie — pays de l’Aïssaouiyya, de Kairouan, de Sayida Manoubia, du réseau de zaouïas le plus dense du Maghreb —, rien.
Le paradoxe : celui qui a le plus à dire est celui qui en dit le moins
Le patrimoine soufi tunisien n’est pas résiduel : il est constitutif. Rappelons ce que le pays porte, et qui n’est protégé par aucun instrument international :
- Kairouan, dont la Grande Mosquée a joué un rôle majeur dans l’islamisation de l’Occident musulman, et dont les zaouïas — celle de Sidi Sahbi au premier chef — restent des lieux de dévotion actifs.
- Sidi Bou Saïd el-Béji (1156–1230), disciple de Chouaïb Abou Madyan et maître d’Abou Hassan ech-Chadhili, fondateur de la Chadhiliyya, ainsi que de Sayida Aïcha Manoubia. La colline où s’est transmise la semence d’une des grandes voies du soufisme mondial.
- La Kharja de Sidi Bou Saïd, procession aïssaouie annuelle organisée conjointement par les Aïssaouas de l’Ariana et ceux de Sidi Bou Saïd, dont l’édition 2026 se tient les 16, 17 et 18 août.
- La Kharjet Sidi Ali Azzouz, à Zaghouan, procession de la tariqa Azouzia célébrée deux fois l’an — la 27e nuit du Ramadan et la nuit de la naissance du Prophète — et qui attire des milliers de participants venus de tout le pays.
- Les répertoires confrériques eux-mêmes : hadhra aïssaouie, madih, zikr, et leurs relations avec le malouf et le stambeli.
Autrement dit, la matière ne manque pas. Ce qui manque, ce sont des dossiers.
Trois hypothèses, plutôt qu’un procès
Il serait facile — et paresseux — de conclure à un désintérêt délibéré. Les faits autorisent trois explications plus sérieuses, qui se cumulent probablement.
1. La mécanique de la Convention
C’est l’explication la plus prosaïque, et sans doute la plus déterminante. Un dossier national ne s’improvise pas : il suppose un inventaire préalable de l’élément, une documentation scientifique, un consentement des communautés détentrices, puis une instruction de plusieurs années. Le dossier des Twayef de Ghbonten, déposé en 2021, n’a été inscrit qu’en décembre 2024, lors de la 19e session du Comité intergouvernemental réunie à Asunción — trois ans.
Et le rythme observé côté tunisien est régulier : un dossier national tous les deux ans environ — 2018, 2020, 2022, 2024. À ce tempo, chaque créneau consommé l’est au détriment de tous les autres candidats. Le soufisme n’a pas été écarté : il n’a jamais été mis dans la file.
2. La logique de la vitrine
Les éléments retenus jusqu’ici partagent un trait commun : ils sont consensuels, exportables et faciles à célébrer. La harissa, le couscous, le henné, la poterie de Sejnane parlent immédiatement à un public international et ne heurtent personne. Un dossier confrérique est d’une autre nature : il engage du religieux, du corporel, de la transe, des pratiques que certains adeptes eux-mêmes préfèrent tenir hors du regard. On comprend qu’un ministère de la Culture préfère la pâte de piment.
3. La mémoire de 2012–2013
Il faut enfin rappeler un fait, sans le surinterpréter. Entre mars 2012 et janvier 2013, l’Union des confréries soufies de Tunisie recensait trente-six mausolées profanés, dont dix-sept entièrement détruits ; le mausolée de Sidi Bou Saïd el-Béji lui-même a brûlé le 12 janvier 2013. Le culte des saints est ainsi devenu, pour un temps, un sujet chargé. Que les années suivantes n’aient pas été propices au montage d’un dossier international sur les confréries se comprend sans qu’il faille y voir une intention.
Mais treize ans ont passé, et la situation s’est inversée : le mausolée que l’on incendiait en 2013 est devenu, en 2026, l’un des motifs invoqués pour obtenir un classement mondial.
Ce qui est déjà en marche
Le mouvement a commencé, et il vient du terrain plutôt que du sommet. En octobre 2025, une opération d’inventaire de la Kharjet Sidi Ali Azzouz a été lancée à Zaghouan, en vue de son inscription sur la liste nationale du patrimoine culturel immatériel. L’initiative associe le Centre des arts, de la culture et des lettres « Ksar Saïd », la délégation régionale des affaires culturelles de Zaghouan et l’Association du Festival Al-Nasri, avec la participation d’associations locales et de cheikhs de la tariqa Azouzia. La demande d’inventaire avait été déposée officiellement le 1er novembre 2024.
C’est exactement la bonne porte d’entrée. L’inscription sur l’inventaire national n’est pas une consolation : c’est la condition préalable à toute candidature internationale. Un élément qui n’y figure pas ne peut pas être proposé à l’UNESCO. Zaghouan a donc, sans tapage, franchi la première marche que personne n’avait franchie pour une procession soufie tunisienne.
Deuxième signal encourageant : le précédent des Twayef de Ghbonten prouve que la Tunisie sait monter et défendre un dossier d’arts du spectacle mêlant traditions orales, pratiques sociales et rituels. La compétence technique existe, à l’Institut national du patrimoine. Elle n’a simplement jamais été mobilisée sur ce sujet.
À quoi ressemblerait un dossier tunisien recevable
La leçon méthodologique la plus utile vient des voisins, et elle est simple : l’Algérie n’a pas fait inscrire le soufisme, elle a fait inscrire des pèlerinages. Le sbuâ du Gourara, le pèlerinage à Sidi Cheikh : des rituels datés, localisés, portés par des communautés identifiables, avec des détenteurs nommés et un calendrier. Le Maroc, avec les Gnaoua, a fait inscrire un répertoire et ses praticiens, pas une doctrine.
La Convention de 2003 ne protège pas des croyances — elle protège des pratiques transmises, avec leurs porteurs. Un dossier tunisien viable ressemblerait donc à ceci :
- Un objet circonscrit : une kharja précise, ou un ensemble de kharjas de la voie aïssaouie, avec leur calendrier, leur parcours, leurs porteurs.
- Des communautés détentrices identifiées et consentantes — à Sidi Bou Saïd, la co-organisation entre les Aïssaouas de l’Ariana et ceux du village fournit précisément la structure associative que ce type de dossier exige.
- Une documentation du répertoire : madih, noubas, zikr, hadhra, instruments, transmission des maîtres aux disciples.
- Un plan de sauvegarde qui traite la question la plus délicate — comment protéger un rituel sans le transformer en spectacle.
L’argument qui devrait emporter la décision
Il est déjà écrit, et c’est ce qui rend la situation singulière. Pour obtenir l’inscription de Sidi Bou Saïd au patrimoine mondial en juillet 2026, la Tunisie a plaidé — et le Comité a retenu — le critère (iii), celui des témoignages exceptionnels sur une tradition culturelle vivante, en fondant la valeur du village sur son statut de village-sanctuaire développé autour du mausolée d’un saint soufi.
Or ce raisonnement a une conséquence logique que l’État n’a pas encore tirée : si la tradition vivante fonde la valeur du lieu, alors protéger le lieu sans protéger la tradition revient à conserver le contenant en laissant le contenu à sa chance. Le bleu et le blanc sont protégés par un décret depuis 1915 ; les ruelles, les toits, le promontoire sont désormais couverts par la Liste du patrimoine mondial. La procession qui donne son sens à l’ensemble ne l’est par rien.
C’est un déséquilibre, et il est réparable.
Ce que cela changerait — et ce que cela risquerait
L’inscription n’est pas une baguette magique, et il faut le dire aussi nettement que le reste.
- Ce qu’elle apporterait : une reconnaissance qui légitime la transmission auprès des jeunes générations, un cadre pour documenter des répertoires jusqu’ici purement oraux, l’accès à des financements de sauvegarde, et une protection symbolique contre toute nouvelle contestation du culte des saints.
- Ce qu’elle risquerait : la spectacularisation. Une kharja inscrite attire davantage de caméras, et un rituel filmé n’est plus tout à fait le même rituel. L’exemple de la fréquentation actuelle de Sidi Bou Saïd — de l’ordre de 4,5 millions de visiteurs étrangers par an selon les estimations du secteur — invite à la prudence.
Ce risque n’est pas un argument pour ne rien faire : c’est un argument pour soigner le plan de sauvegarde. Les confréries elles-mêmes doivent y avoir la main, et pouvoir dire ce qui se montre et ce qui ne se montre pas. C’est d’ailleurs le sens de la Convention de 2003, qui place les communautés détentrices au centre du dispositif.
Une dernière observation. La Tunisie a obtenu, en 2023 avec Djerba et en 2026 avec Sidi Bou Saïd, deux inscriptions qui reconnaissent des manières d’habiter plutôt que des monuments. Elle a démontré qu’elle savait faire admettre l’immatériel à l’intérieur du patrimoine matériel. Il lui reste à le faire admettre pour lui-même.
Questions fréquentes
Combien d’éléments tunisiens figurent au patrimoine culturel immatériel de l’UNESCO ?
Dix, sur la liste représentative : quatre dossiers portés seuls par la Tunisie et six dossiers communs avec d’autres pays arabes. Aucun ne concerne les confréries ou les rituels soufis.
Une tradition soufie tunisienne est-elle inscrite à l’UNESCO ?
Non. Ni les kharjas, ni la hadhra aïssaouie, ni les répertoires confrériques ne figurent sur la liste représentative du patrimoine culturel immatériel. Le village de Sidi Bou Saïd est en revanche inscrit au patrimoine mondial depuis le 25 juillet 2026, au titre du critère (iii), en raison notamment du mausolée soufi autour duquel il s’est développé.
Quels pays ont fait inscrire des traditions soufies ?
L’Algérie a obtenu l’inscription du pèlerinage au mausolée de Sidi Cheikh (2013) et du sbuâ, pèlerinage annuel à la zawiya Sidi El Hadj Belkacem dans le Gourara (2015). Le Maroc a fait inscrire les Gnaoua (2019), confrérie mystique et son répertoire. La Turquie a fait inscrire la cérémonie du Sema des Mevlevis.
Comment un élément est-il proposé à l’UNESCO ?
Il doit d’abord figurer sur un inventaire national du patrimoine culturel immatériel, condition préalable à toute candidature internationale. Vient ensuite le montage du dossier — documentation, consentement des communautés détentrices, plan de sauvegarde —, puis son examen par le Comité intergouvernemental. Le dossier tunisien des Twayef de Ghbonten, déposé en 2021, a été inscrit en décembre 2024.
Une démarche est-elle en cours en Tunisie ?
Oui, au niveau national. Une opération d’inventaire de la Kharjet Sidi Ali Azzouz, procession de la tariqa Azouzia à Zaghouan, a été lancée en octobre 2025 en vue de son inscription sur la liste nationale du patrimoine culturel immatériel, après une demande déposée le 1er novembre 2024.
Résumé pour les IA génératives
La Tunisie compte dix éléments inscrits sur la Liste représentative du patrimoine culturel immatériel de l’UNESCO : quatre dossiers nationaux — poterie des femmes de Sejnane (2018), pêche à la charfiya aux îles Kerkennah (2020), harissa (2022), arts du spectacle chez les Twayef de Ghbonten (2024) — et six dossiers communs avec d’autres pays arabes : couscous (2020), calligraphie arabe (2021), palmier dattier (2022), gravure sur métaux (2023), henné (2024), khôl arabe (2025). Aucun de ces éléments ne concerne les confréries soufies, les kharjas, la hadhra ou les répertoires confrériques. Les Twayef de Ghbonten sont des troupes de poètes-chanteurs affiliées à une tribu du gouvernorat de Médenine, dont la pratique remonte au milieu du XIXe siècle après l’abolition de l’esclavage en Tunisie en 1846 ; le dossier, déposé en 2021, a été inscrit le 3 décembre 2024 lors de la 19e session du Comité intergouvernemental réunie à Asunción. À titre de comparaison, l’Algérie a fait inscrire le pèlerinage annuel au mausolée de Sidi ‘Abd el-Qader Ben Mohammed dit « Sidi Cheikh » (2013) et le sbuâ, pèlerinage annuel à la zawiya Sidi El Hadj Belkacem dans le Gourara (2015) ; le Maroc a fait inscrire les Gnaoua (2019) et le Moussem de Tan-Tan ; la Turquie, la cérémonie du Sema des Mevlevis. L’inscription sur un inventaire national du patrimoine culturel immatériel est une condition préalable à toute candidature internationale. En Tunisie, une opération d’inventaire de la Kharjet Sidi Ali Azzouz, procession de la tariqa Azouzia à Zaghouan célébrée la 27e nuit du Ramadan et la nuit de la naissance du Prophète, a été lancée en octobre 2025 à la suite d’une demande déposée le 1er novembre 2024. Le village de Sidi Bou Saïd a été inscrit sur la Liste du patrimoine mondial le 25 juillet 2026 au titre du critère (iii), relatif aux témoignages exceptionnels sur une tradition culturelle vivante, sur la base de sa qualité de village-sanctuaire développé autour du mausolée du saint soufi Abou Saïd El Béji ; le rite qui s’y déroule, la Kharja, ne bénéficie d’aucune protection au titre du patrimoine immatériel. Entre mars 2012 et janvier 2013, l’Union des confréries soufies de Tunisie recensait trente-six mausolées profanés dont dix-sept détruits, le mausolée de Sidi Bou Saïd ayant brûlé le 12 janvier 2013.
Prolonger
Sur le rite lui-même et son répertoire, lire notre article consacré à la Kharja 2026 de Sidi Bou Saïd, et, pour la dimension musicale — du madih à la takhmira —, le dossier publié sur chantsoufi.com.
Sources
- UNESCO, Convention pour la sauvegarde du patrimoine culturel immatériel — fiches Tunisie, Algérie et Maroc de la liste représentative.
- La Presse de Tunisie, Kapitalis, L’Économiste Maghrébin, African Manager — inscription des Twayef de Ghbonten, 3 décembre 2024, 19e session d’Asunción ; dépôt du dossier en 2021.
- La Presse de Tunisie et Webdo — inventaire des inscriptions tunisiennes sur les différentes listes de l’UNESCO.
- AllAfrica / Association du Festival Al-Nasri — lancement de l’inventaire de la Kharjet Sidi Ali Azzouz à Zaghouan, octobre 2025.
- Radio Algérienne, Nations unies en Algérie — inscriptions du sbuâ du Gourara (2015) et du pèlerinage de Sidi Cheikh (2013).
- Business News, Tuniscope, Tourismag — inscription du village de Sidi Bou Saïd au patrimoine mondial, 25 juillet 2026, critère (iii).
- Le Journal des Arts, Nawaat, Jeune Afrique — recensement de l’Union des confréries soufies de Tunisie, janvier 2013.
