Le chant soufi tunisien est un art spirituel ancestral où poésie mystique et musique dévotionnelle s’entremêlent.
Plus qu’une simple expression musicale, il s’agit d’une pratique de dévotion vivante, portée par des confréries soufies depuis des siècles. Ces chants sacrés – madîh nabawi (éloges du Prophète), qassâïd poétiques en arabe classique ou dialectal, et litanies rythmées (adhkâr) – sont autant de prières vibrantes qui servent de pont entre la terre et le divin. En Tunisie, le chant soufi accompagne les rituels religieux et les fêtes populaires, tout en constituant un patrimoine musical inestimable transmis de génération en génération.
Cet article propose un tour d’horizon complet des chants soufis tunisiens : leur histoire à travers les principales confréries mystiques du pays, les pratiques rituelles comme la hadra et le dhikr, les poètes et saints inspirateurs, ainsi que les ensembles musicaux et artistes contemporains qui font vivre cet héritage. Nous explorerons également la dimension poétique de ces chants – avec quelques extraits de paroles emblématiques – ainsi que les influences culturelles (arabo-andalouses, berbères, africaines, juives) qui ont nourri ce répertoire. Un éclairage sera apporté sur les instruments traditionnels (bendir, naqqârât, târ, etc.) et les structures musicales caractéristiques des séances de chant soufi. Enfin, un panorama des festivals, célébrations et initiatives récentes mettra en valeur la vitalité actuelle de ce patrimoine, tandis que des références à des recherches académiques (IREMAM, IRMC, travaux de Rodolphe d’Erlanger, etc.) permettront de situer ces chants dans une perspective historique et musicologique.
Aux sources du soufisme tunisien : confréries et chants sacrés
La Tunisie possède une riche tradition soufie, introduite dès le Moyen Âge par des maîtres mystiques dont l’héritage perdure à travers les confréries (turuq). Chaque confrérie (tarîqa) est un ordre spirituel fondé par un saint soufi et ayant ses propres pratiques de dévotion, dont les chants collectifs sont une expression privilégiée. Voici une chronologie historique des principales confréries soufies tunisiennes et de leur apport au chant spirituel :
- XIIIe siècle : Shâdhiliyya – Vers la fin du XIIIe siècle émerge en Ifriqiya la confrérie Shâdhilî, fondée par Sidi Abou al-Hassan al-Shâdhilî. Originaire de Tunisie (il a enseigné notamment à la ville de Shadhila près de Tunis), ce maître soufi rayonne ensuite en Égypte. La Shâdhiliyya devient l’un des ordres dominants au Maghreb, prônant une quête mystique épurée. Les chants shâdhilis se caractérisent par l’éloge du prophète Muhammad et de longs dhikr collectifs. Par exemple, la célèbre qasîda « Yâ arham al-râhimîn » (« Ô le plus Miséricordieux des miséricordieux ») est rattachée à cette tradition et résonne encore lors des célébrations religieuses. La Shâdhiliyya a donné naissance à des branches locales et a influencé de nombreuses autres voies spirituelles en Tunisie.
- XVe – XVIe siècles : Qâdiriyya et A‘rûsiyya – La Qâdiriyya est l’un des ordres soufis les plus anciens (fondé au XIIe siècle en Irak par Sidi Abdelqader al-Jilânî). Elle gagne progressivement l’Occident musulman. En Tunisie, la Qâdiriyya s’implante notamment à l’époque hafside puis ottomane, et son enseignement se mêle aux traditions locales. Elle donnera naissance à une ramification tunisienne connue sous le nom d’‘Arûsiyya. Cette dernière serait liée au saint Sidi Ben Arous (Abû ‘Abdallâh Muhammad al-‘Arûsî, saint patron de la ville de Tunis au XVe siècle) ou à ses héritiers spirituels. D’après certaines sources, la tarîqa Qâdiriyya ‘Arûsiyya s’est particulièrement développée vers la fin du XVIIe siècle dans la région de Tripolitaine voisine (Zliten, en actuelle Libye). C’est de cette obédience qu’est issue la confrérie Sulâmiyya (voir plus bas). Les chants de la Qâdiriyya-‘Arûsiyya incluent des madîh et des invocations au nom de Dieu (Allâh) d’une grande ferveur. Un exemple est le chant traditionnel « Qâdiriyya », dont la rythmique solennelle rend hommage au pouvoir spirituel de Sidi Abdelkader Jilânî.
- XVIe siècle : Aïssâouiyya – Fondée au Maroc par Sidi Muhammad ben ‘Issa (m. 1526), la ‘Issâwiyya – ou Aïssâouia – gagne la Tunisie dès le XVIe siècle. Elle y devient l’une des confréries les plus populaires : on rapporte qu’au début du XXe siècle, l’ordre Aïssâoui comptait plus de 144 branches locales à travers le pays. La ‘Issâwiyya est connue pour ses rituels extatiques et ses musiques entraînantes. Ses adeptes pratiquent une hadra très rythmée, célèbre pour les chants en dialecte ponctués de percussions et souvent accompagnés de danses de transe. Les Aïssâouia de Tunis possèdent ainsi un riche répertoire de chants religieux, souvent en arabe dialectal, appelés zâjals. L’un de ces chants emblématiques est « Laghmar wâ njoum » (« La Lune et les étoiles »), traditionnellement entonné lors des kharja (processions) aïssâouies. Encore aujourd’hui, des troupes perpétuent la kharja aïssâouia dans des festivals (par exemple, au Festival de la Médina de Tunis pendant le Ramadan). La confrérie Aïssâouia demeure bien ancrée en Tunisie, particulièrement dans des villes comme Tunis, Testour, Gabès ou Nefta, où ses groupes de chants religieux sont actifs depuis la fin du XVIIe siècle.
- Fin XVIIe – XVIIIe siècles : Sulâmiyya – La Sulâmiyya est une confrérie spécifiquement tunisienne, issue de la mouvance Qâdiriyya-‘Arûsiyya. Elle aurait été fondée vers la fin du XVIIe siècle par Sidi AbdelSalem (d’où son nom dérivé de « Sûlâmî », forme locale de Salâm) à Zliten en Libye, avant de s’implanter en Tunisie. La Sulâmiyya prône un soufisme communautaire centré sur le chant collectif. À Tunis, la zâwiya de la Sulâmiyya a entretenu cet art à travers les siècles. En 1958, la chorale de la Sulâmiyya de Tunis a même commencé à se produire en public, faisant connaître au grand public les odes pieuses de son ordre. Le répertoire sulâmî intègre aussi d’autres traditions confrériques tunisiennes (chants Tayyibiyya, Qâdiriyya, ‘Issâwiyya, etc.), reflétant le syncrétisme de cette voie. Parmi les chants les plus célèbres de la Sulâmiyya figurent « Al-‘Âda » et « Sulâmiyya » eux-mêmes, qui servent d’ouverture solennelle dans les veillées spirituelles. Le chant « Al-‘Âda », en particulier, est connu pour ses chœurs graves et lents qui, d’après les observateurs, peuvent évoquer les accents du chant grégorien. Ce morceau débute tout en retenue et lenteur – une véritable « éloge de la lenteur » – puis s’envole peu à peu. Son quatrième intermède aboutit à un exercice respiratoire de dhikr intense, où le nom d’Allah est scandé en cadence, transportant l’auditoire en état de ferveur.
- Fin XVIIIe – XIXe siècles : Tijâniyya et Rahmâniyya – Au tournant des XVIIIe–XIXe siècles, d’autres ordres voient le jour et se diffusent en Tunisie. La Tijâniyya, fondée en 1781 à Aïn Madhi (Algérie) par Sidi Ahmed al-Tijânî, est introduite en Tunisie au XIXe siècle. Elle gagne des adeptes parmi les lettrés et les notables, en particulier à Tunis et Kairouan. Au XXe siècle, la branche Madaniyya, fondée par le cheikh tunisien Mohamed el Madani (m. 1959), contribue à revivifier la Tijâniyya avec un accent sur l’éducation soufie. Parallèlement, la Rahmâniyya – confrérie issue de l’enseignement de Sidi Mohamed Ben Abderrahmane al-Gueshtuli en Algérie vers 1770 – s’étend aussi dans le sud tunisien durant le XIXe siècle. Moins connue que les précédentes, la Rahmâniyya n’en a pas moins laissé des traces dans le répertoire de certaines régions (rythmes et invocations spécifiques). On trouve par exemple à El Hamma et Tozeur des chants locaux qualifiés de “râhmânis”. La Issawiyya et la Rahmâniyya ont d’ailleurs joué un rôle essentiel pour maintenir vivantes les veillées de dhikr dans les milieux populaires, jusque dans les périodes troublées de l’histoire.
Chaque confrérie soufie a ainsi apporté sa couleur musicale et sa poésie propre aux chants mystiques tunisiens. Pourtant, au-delà des différences d’école, ces chants partagent une même finalité : élever l’âme vers le divin. Dans les zaouïas (loges confrériques) de Tunis, de Kairouan, de Sfax ou des oasis du Sud, c’est au son des invocations chantées que des générations de fidèles ont cherché l’extase mystique (fanâ’) et la communion avec l’Invisible. Des grandes figures spirituelles tunisiennes – Sidi Bou Saïd el Béji, Sidi Belhassen Chedly, Sidi Brahim Riahi notamment – ont encouragé ces expressions musicales comme moyens d’atteindre la présence divine. Ainsi se sont façonnées, au fil des siècles, les mélodies envoûtantes du patrimoine soufi tunisien.
Poésie mystique et pratiques rituelles : l’âme du chant soufi
La hadra : transe collective au rythme du dhikr
Au cœur du chant soufi tunisien se trouve la hadra, littéralement la « présence » (sous-entendu la présence de Dieu). Il s’agit d’un rituel collectif où les chants et la musique servent de support à la méditation extatique. Une hadra se déroule généralement en plusieurs séquences musicales de plus en plus intenses, menant l’assemblée vers un état de transe contrôlée.
Selon la pratique observée dans les zaouïas, la hadra débute souvent par des qasâ’id relativement lentes et sobres – parfois sans aucun accompagnement instrumental – afin de plonger les participants dans le recueillement. Par exemple, dans certaines confréries, on entame par la partie dite du « M’jarrad » (ou Majred), c’est-à-dire le chant « dépouillé » de tout instrument. Le M’jarrad (terme signifiant « nu, pur ») est une spécificité tunisienne : on n’y entend que les voix unissant leurs modulations en arabe classique ou en dialecte. Ce chant a capella, ancré dans la tradition de la Shâdhiliyya, de la Qâdiriyya ou de l’Issâwiyya, est considéré comme un joyau spirituel tunisien.
Le saviez-vous ? Le chant soufi m’jarrad est encore pratiqué de nos jours dans certaines zaouïas (par ex. à Sidi Bou Saïd, Mahdia ou Gabès) lors de veillées religieuses, sans aucune amplification ni orchestration moderne – seulement la puissance vibratoire des voix humaines dans l’acoustique séculaire des coupoles.
Une fois l’assemblée spirituellement réunie par ces chants introductifs, la hadra monte en intensité. Progressivement, les percussions entrent en scène – à commencer par le daf ou bendir (grand tambour sur cadre, au son sourd et profond) qui marque un rythme lent. D’autres tambours traditionnels l’accompagnent, tels que la târ (tambour sur cadre plus petit, souvent muni de cymbalettes comme un tambourin) et les naqqârât (petits tambours en terre cuite ou bois, par paires, produisant un rythme sec et rapide). Les percussionnistes commencent à battre une mesure régulière qui soutient les voix des chanteurs (munshidîn). Les chœurs alternent alors entre des phrases mélodiques et la répétition de formules sacrées – typiquement le nom d’Allâh ou la shahada (« Lâ ilâha illa-llâh », Il n’est de dieu que Dieu).
Un exemple marquant tiré du répertoire sulâmî illustre cette gradation : après l’ouverture majestueuse d’« Al-‘Âda », les munshidîn entonnent « Ana Bwâya » (littéralement « Moi le mendiant » ou « Moi, ô mon Père » suivant l’interprétation). Dans ce chant, le chœur se divise en deux groupes qui se répondent en écho : l’un lance le refrain et l’autre répond « Allâh ! Allâh ! » en contretemps. Martelée par l’accélération progressive du rythme, cette alternance crée un effet hypnotique. Chaque refrain repris renforce la ferveur commune, tandis que les percussions s’emballent graduellement. Cependant – particularité notable de l’esthétique soufie tunisienne – même au paroxysme de l’excitation rythmique, le chant demeure maîtrisé : « Ni éclat de voix, ni battement déplacé. Le souffle contrôlé ne cède jamais à la liesse », note un chroniqueur à propos de cette exécution d’« Ana Bwâya ». Cette discipline vocale vise à conserver la dimension sacrée du rituel, empêchant qu’il ne dérape en simple défoulement.
Enfin, la hadra atteint son apogée lorsque le tempo devient très rapide et que l’assemblée tout entière clame le dhikr à l’unisson. C’est souvent la phase appelée « tayeb » ou « tayyibiyya », du nom d’une suite de litanies héritées de certaines turuq (par exemple la Tayyibiyya, branche locale de la Shâdhiliyya). Durant cette phase culminante, on peut assister à des manifestations de transe : des fidèles, emportés par le rythme entêtant du bendir et la répétition du Nom divin, se mettent à tourner, à osciller d’avant en arrière, certains atteignant un état modifié de conscience. Les madhkûr (ceux qui font le dhikr) peuvent ressentir une présence divine intérieure – c’est le but recherché de la hadra. Les observateurs décrivent souvent la scène comme fascinante : « l’amphithéâtre est traversé par la vibration des sens que réveillent en chacun de nous les chants soufis, qui s’élèvent, purs, simplement portés par les voix mélancoliques de leurs interprètes ». Sous les youyous du public et le martèlement extatique du rythme, la hadra tunisienne rejoint alors l’ivresse spirituelle des derviches de l’Orient, toute en restant ancrée dans le génie musical local.
En Tunisie, la hadra accompagne des moments clés de la vie religieuse : les nuits du Mawlid (anniversaire de la naissance du Prophète), les ziyâra (pèlerinages sur les tombes de saints, appelés awliyâ’), les soirées de Ramadan, les cérémonies de mariages spirituels, etc.. À chaque occasion, le déroulement peut varier légèrement, mais la trame reste similaire – alternance de chants lents et rapides, aboutissant à la commémoration rythmée du divin. Par exemple, lors du grand Mouled de Kairouan, qui attire chaque année des centaines de milliers de fidèles, des hadras géantes sont tenues en plein air. En 2022, une parade soufie dans les ruelles de la médina de Kairouan a ainsi vu une troupe de musiciens chanter un air que toute la foule reprenait en chœur, au son entraînant des tambours, allant crescendo jusqu’à tard dans la nuit. De même, à Tunis pendant le Festival de la Médina (manifestation culturelle nocturne du mois de Ramadan), l’ouverture est souvent marquée par une kharja (sortie) confrérique : telle année c’était la Kharja ‘Issawiyya de La Marsa qui a défilé dans la vieille ville en chantant les cantiques aïssâouis au rythme des percussions et de la zukra (hautbois traditionnel).
En somme, la hadra soufie tunisienne est un rituel musical complet, alliant chant, percussion et parfois danse, pour “faire descendre” le sacré au milieu des participants. Elle est « une évocation répétitive du nom de Dieu, du Prophète et des saints, accompagnée de musique, de claquements de doigts et de danse ». Sous l’effet des rythmes variés du daf, les fidèles peuvent atteindre une sorte d’extase où les sens se brouillent et l’âme se sent plus légère. Ce phénomène recherché, loin d’être un simple folklore, est au cœur de la mystique soufie : par la musique et le souvenir de Dieu, il s’agit d’ouvrir son cœur à la Présence divine.
Paroles sacrées : poésie soufie en arabe classique et dialectal
La substance des chants soufis réside dans leurs paroles, souvent issues de poèmes mystiques d’une profonde beauté. La Tunisie, carrefour de cultures arabo-andalouse, orientale et maghrébine, a vu fleurir un corpus poétique original. Deux registres principaux coexistent :
- Les qasîda en arabe classique : de longs poèmes à la métrique classique, parfois empruntés aux grands soufis de l’Orient (Ibn al-Fârid, Al-Hallâj, Ibn ‘Arabî…) ou aux lettrés locaux. Ces qasâ’id véhiculent un message spirituel universel à travers la langue arabe coranique. Par exemple, la qasida « Zidnî bi firti l-hubbi » (« Ô Toi qui m’as comblé d’amour, accorde-m’en encore davantage »), d’origine andalouse ou orientale, est chantée dans certaines hadras tunisiennes. Un autre exemple prisé est un célèbre vers d’Ibn ‘Arabî : « Mon cœur est devenu capable de toute forme », illustrant la tolérance mystique – ces paroles peuvent être entonnées en chœur pour inviter les cœurs à s’ouvrir à l’Amour divin.
- Les chants en dialecte tunisien (tounsi) : plus accessibles au commun du peuple, ils prennent souvent la forme de zouhrî (courts poèmes populaires) ou de refrains répétés. Ces chants dialectaux, parfois appelés « mdêh » (louanges) ou « bûsâadhiyya » (quand ils sont spécifiques à un saint, tel Sidi Bou Saïd), sont généralement dédiés à un saint local ou expriment une prière simple. Un exemple touchant est l’invocation chantée en l’honneur de Sidi Bou Saïd el Béji :
« Yâ Sîdî Bû Saïd, naẓhartilnâ, b-daw’ el-ḥaqq lawwartilnâ… »
« Ô Sidi Bou Saïd, tu nous as regardés, de la lumière de la Vérité tu nous as illuminés… »
Ce court extrait, entonné lors des processions annuelles à Sidi Bou Saïd, montre comment la langue populaire se fait l’écho de la ferveur : le saint est imploré de son regard bienveillant, et on reconnaît en lui un reflet de la lumière divine. De nombreux chants en dialecte adoptent ce ton intime, presque familier, où le saint est appelé “Sîdî” (mon seigneur) ou même “Bâbâ” (père) avec affection.
Un chant soufi tunisien particulièrement célèbre, à mi-chemin entre le dialectal et l’arabe, est « Sidi Mansour », connu aussi sous le refrain de « Allâh Allâh yâ bâbâ ». Ce chant folklorique ancien est dédié à Sidi Mansour Abou Dèlilä, un saint soufi du XVe siècle originaire de Sfax, dont le tombeau est vénéré dans cette ville. Les paroles, transmises oralement depuis des centaines d’années, évoquent le saint et implorent sa protection. Le refrain célèbre, souvent repris dans les fêtes profanes comme sacrées, dit :
« Allâh Allâh yâ bâbâ, wa sallim ‘alîh yâ sîdî »
« Ô Dieu, Ô Dieu, Ô Père (terme d’affection), répands ta paix sur lui, ô mon seigneur »
« Sîdî Mansour yâ bâbâ, ṣâḥib en-nadhûr yâ bâbâ »
« Seigneur Mansour, ô père, toi qui accomplis les vœux, ô père »
Ce chant de transe a une particularité : il intègre plusieurs noms de saints dans ses couplets. Après Sidi Mansour, sont invoqués Sidi Sultan, Sidi Ammar, Sidi El Béchir, Sidi Ismaïl, Sidi M’ḥammed, Sidi ‘AbdelQader, Sidi Marzoug, Sidi Saâd, Sidi ‘AbdelSalem, Sidi Makhlouf, etc. – une véritable litanie des saints vénérés en Tunisie. Chaque nom de saint est salué, ce qui fait de “Sidi Mansour” un chant œcuménique, honorant la constellation des protecteurs spirituels du pays. Son rythme est volontairement répétitif et entraînant, permettant aux danseurs d’entrer en transe lors des cérémonies de Stambélî (rituel afro-maghrébin de possession) où ce chant est souvent utilisé. Popularisé en version moderne par le chanteur Saber Rebaï en 2000, « Sidi Mansour » n’en reste pas moins à l’origine un authentique dhikr soufi, dont les variantes existaient bien avant qu’il ne devienne un tube de musique pop.
Ainsi, les textes chantés dans les hadras et les cérémonies soufies tunisiennes peuvent être aussi bien des pièces de haute poésie mystique que des refrains populaires spontanés. Ils ont toutefois en commun de véhiculer un message spirituel puissant – amour de Dieu, nostalgie de la rencontre avec le Bien-Aimé divin, louanges au Prophète et aux saints, imploration du pardon et de la miséricorde. C’est là la fonction première du chant soufi : exprimer l’indicible de l’expérience intérieure. Comme le dit un adage soufi bien connu : « Le chant est la monture de l’âme vers le Divin ». À travers le verbe poétique et la mélodie, l’âme du croyant tente de s’élever et de rejoindre, ne serait-ce qu’un instant fugace, les sphères de l’Éternel.
Instruments et structures musicales du chant soufi tunisien
Malgré la primauté de la voix dans le chant soufi, les instruments de musique occupent une place de choix pour soutenir le rythme et l’émotion du chant. La tradition soufie tunisienne utilise un ensemble assez restreint d’instruments, souvent percussifs, afin de ne pas distraire de la parole sacrée tout en galvanisant l’assemblée.
- Le bendir (ṭâr) : grand tambour sur cadre (généralement en bois, recouvert d’une peau) tenu à deux mains. C’est l’instrument-roi des hadras. Son timbre grave et sourd, parfois enrichi d’un léger bourdonnement grâce à des cordes vibrantes tendues sous la peau, donne la pulsation de base. Dans une hadra, plusieurs bendirs battent à l’unisson des rythmes pouvant varier du très lent (mesure à 2 ou 4 temps pour les qasidas d’ouverture) au très rapide (rythmes ternaire ou binaire accélérés en fin de rituel). Le bendir tunisien est l’équivalent du daf présent dans tout le monde soufi islamique. Symbole du soufisme tunisien, on le voit brandi par les chanteurs-danseurs tournoyant lors des kharja dans les rues.
- Le târ : ce terme désigne souvent un petit tambourin (proche du bendir, mais de diamètre inférieur et muni de cymbalettes métalliques incrustées dans le cadre). Le târ produit un son plus aigu et sec, avec un cliquetis lorsqu’on le secoue, ce qui agrémente le rythme. Souvent, un ou deux joueurs de târ viennent doubler le rythme du bendir et marquer les contretemps ou transitions. Dans l’ensemble soufi La Sulâmiyya, on associe ainsi plusieurs bendirs graves avec des târ plus clairs, créant une texture rythmique riche.
- Les naqqârât (naghârât) : petites timbales traditionnelles, par paire, fixées parfois sur un support. Elles sont frappées avec les mains ou avec des baguettes courtes. Utilisées historiquement dans la musique malouf andalouse, les naqqârât ont aussi intégré les ensembles confrériques. Leur son aigu et percutant sert à marquer des roulements rapides, en particulier dans les phases culminantes du dhikr. Par exemple, durant la séquence finale Tayyibiyya, les naqqârât martèlent un rythme trépidant qui entraîne les danseurs dans un mouvement de tête frénétique. On les retrouve dans les enregistrements de chants soufis comme « Tayyibiyya » justement (intitulé d’un morceau regroupant les adhkâr de la phase finale).
- Autres percussions : ponctuellement, on peut rencontrer la darbouka (tambour gobelet en céramique) dans certaines confréries rurales, ou les clappings de mains synchronisés (par exemple, les kûdrî dans les hadras urbaines frappent des mains lors de certains refrains, ajoutant un élément rythmique). La confrérie Aïssâwiyya incorpore aussi parfois des cymbales (sînaj) ou de grandes nagafils (sortes de trompes en coquillage) lors des processions, mais cela reste marginal dans le chant lui-même.
- Instruments mélodiques : traditionnellement, la voix se suffit à elle-même pour la mélodie. Cependant, dans certains contextes festifs ou modernes, on voit apparaître un accompagnement mélodique. Jadis, c’était la nây (flûte en roseau) qui pouvait jouer discrètement à l’unisson du chant pour soutenir le ton. De nos jours, quelques troupes incorporent des instruments comme le hautbois zokra (utilisé surtout en extérieur pour les parades), voire des instruments occidentaux (violon, orgue) pour enrichir l’harmonie. Par exemple, la troupe Aïssâwiyya al-Morabet de Beni Khiar, l’une des plus anciennes de Tunisie, demeure essentiellement vocale et percussive mais s’appuie depuis le XXe siècle sur un instrument mélodique unique : la clarinette. Cet emprunt insolite à la fanfare coloniale a été intégré au point de devenir la “voix” musicale de la confrérie dans cette région du Cap Bon. De même, lors de représentations scéniques modernes d’El Hadhra (voir plus loin), l’usage du violon ou même d’une cithare qanûn a pu être expérimenté pour ajouter des couleurs mélodiques aux chants, mais ces tentatives sont récentes et parfois controversées.
Musicalement, les chants soufis tunisiens reposent sur les modes du malouf (musique andalouse tunisienne) et des modes populaires. On y retrouve des maqâm locaux comme le sîka, le huseyni, le rast ou le ‘îraq, et des échelles pentatoniques dans le sud (influences berbères et africaines). Souvent, la structure modale des hadras est progressive : on commence dans des modes graves et lents (par ex. sîka dhîl pour une qasida d’introduction), puis chaque nouveau chant module vers un mode un peu plus aigu ou plus rapide, accompagnant la montée en énergie. Des ethnomusicologues ont observé que « le paysage musical varié des différents ordres concatène leurs odes… souvent par ordre croissant de mesure », c’est-à-dire en accélérant graduellement le tempo et en changeant de mode vers des échelles plus légères. Cette maîtrise de la transition modale est un savoir-faire transmis oralement par les maîtres de chant – afin que l’auditoire ne perçoive pas de rupture brutale, mais au contraire sente une tension musicale continue qui l’entraîne vers l’extase.
Enfin, notons une singularité : le chant soufi tunisien peut parfois évoquer, dans ses polyphonies spontanées, d’autres traditions sacrées. On a ainsi comparé les chœurs masculins de certaines zaouïas à des chants grégoriens tant les voix graves y sont harmonieusement accordées. Bien sûr, il ne s’agit pas de polyphonie écrite, mais l’effet de bourdon créé par les basses continues et les voix solistes modulant au-dessus peut rappeler les chœurs liturgiques chrétiens. Cette parenté de ressenti illustre que, par-delà les cultures, le chant sacré touche à l’universel : une quête de beauté et de transcendance qui parle directement à l’âme.
Transmission vivante et renouveau : des maîtres d’hier aux ensembles d’aujourd’hui
Malgré l’évolution de la société tunisienne au cours du XXe siècle, le chant soufi est resté un patrimoine vivant, transmis principalement par voie orale et initiatique. La pérennité de cette tradition tient à plusieurs facteurs.
Silsila et apprentissage traditionnel
Dans le soufisme, la transmission du savoir spirituel s’effectue par la silsila, la “chaîne” reliant maître et disciple à travers les générations. Le chant soufi n’échappe pas à cette règle : il s’apprend auprès d’un cheikh ou d’un maître de chant, généralement au sein de la zaouïa. Historiquement, de nombreuses familles tunisiennes se sont spécialisées dans le chant religieux, de père en fils (et parfois en fille). On trouve par exemple à Tunis des lignées de mounshidîn (chantres) qui desservaient la grande mosquée de la Zitouna et les zaouïas. À Kairouan, la ville sainte, certaines familles de muezzin et psalmodieurs du Coran étaient aussi gardiennes des qasâ’id soufies locales.
L’apprentissage se faisait – et se fait encore souvent – par imprégnation : le disciple accompagne son maître dans toutes les veillées, il écoute attentivement, il mémorise les mélodies et les paroles, reproduit les inflexions, jusqu’à pouvoir chanter seul une pièce entière. On n’écrit pas ou peu ces chants, par tradition de secret et par primat de l’oralité. Ainsi, « Le M’jarrad ne s’apprend pas dans les conservatoires, mais dans les cercles de dhikr et les zaouïas, par imitation, écoute et répétition », rappelle un connaisseur. Cette transmission informelle, mais rigoureuse, a permis la sauvegarde d’un grand nombre de chants sans partitions ni enregistrements pendant des siècles.
Aujourd’hui, face à la modernité, des initiatives ont vu le jour pour documenter ce patrimoine oral. L’Institut National du Patrimoine de Tunisie, ainsi que l’INA (Institut National Audiovisuel, en France), ont collecté dès les années 1970-80 des enregistrements de chants soufis traditionnels. Ces archives sonores, parfois disponibles au grand public, préservent la mémoire de grands maîtres chanteurs du passé. Par ailleurs, les Journées du patrimoine immatériel organisées récemment en Tunisie intègrent des ateliers de chant soufi, où des aînés viennent transmettre aux jeunes leur savoir-faire.
Malgré tout, c’est essentiellement au sein même des confréries que la relève se forme. De nombreuses turuq ont su attirer la jeunesse en adaptant légèrement leur approche. Par exemple, la Hadhra de Sidi Bou Ali à Nefta (une troupe confrérique rattachée à la branche locale de la Shâdhiliyya) intègre dans son chœur des jeunes aux côtés des anciens. Son meneur Mohamed Ben Taher explique ouvertement : « Nous nous soucions de la transmission de ce rite en attirant de nouveaux adeptes ». Quitte à innover sur la forme (ils ont introduit violon et guitare dans l’orchestre), l’essentiel est sauf : l’esprit du dhikr est préservé et de jeunes voix reprennent les louanges dans la zaouïa de Sidi Bou Ali.
Ensembles et artistes contemporains : entre authenticité et innovation
À la fin du XXe siècle, le chant soufi tunisien a connu un renouveau sur la scène publique. Longtemps cantonné à l’espace rituel des zaouïas, il sort à présent des murs pour toucher un plus large public, en Tunisie comme à l’international. Plusieurs ensembles et artistes ont contribué à cette diffusion, tout en enregistrant des œuvres de référence.
- La Sulâmiyya de Tunis – L’ensemble La Sulâmiyya est sans doute le plus emblématique. Héritier de la chorale fondée en 1958 à la zaouïa de Sidi AbdelSalem (quartier de Bab Souika à Tunis), il a fait connaître au grand public les chants soufis de la capitale. En 1999, l’album Chants soufis de Tunis – La Sulâmiyya sort chez le label Harmonia Mundi, suscitant un intérêt international. On y retrouve huit pièces enregistrées par les munshidîn de la Sulâmiyya, notamment « Al-‘Âda », « Tajwîd » (improvisation vocale sur un mode coranique), « Sulâmiyya », « Ana Bwâya », « Laghmâr wâ njûm », « Qâdiriyya » et « Tayyibiyya ». Ce florilège couvre l’essentiel du parcours musical d’une hadra. La critique a salué la pureté et la puissance de ces interprétations, soulignant la spiritualité qui s’en dégage. En concert, la troupe de la Sulâmiyya impressionne par son unisson parfait : « Galvanisés par un unisson fusionnel, les hymnodes s’abîment en un chant viril et gracieux, manifestation théophanique de la générosité divine, sur fond de bendirs, târ et nagharât », écrit un chroniqueur émerveillé. De fait, les performances de la Sulâmiyya, que ce soit dans les festivals en Tunisie ou à l’étranger, plongent le public “au cœur d’un samâ‘ (audition liturgique) sous les voûtes d’une zaouïa feutrée” par la magie du son. Aujourd’hui encore, l’ensemble Sulâmiyya continue de se produire lors d’événements culturels et religieux, perpétuant un style à la fois austère et émouvant.
- El Hadhra de Fadhel Jaziri – Dans les années 1990, le metteur en scène et dramaturge Fadhel Jaziri a eu l’idée de porter sur la scène du théâtre le patrimoine des chants soufis tunisiens. En 1993, il présente pour la première fois son spectacle « El Hadhra » au Festival international de Carthage. C’est un véritable choc culturel : pour la première fois, la hadra sort du contexte confrérique et devient un spectacle musical grand public. Sur scène, Jaziri réunit près de 100 à 200 artistes – chanteurs issus de diverses confréries, percussionnistes, danseurs tournoyants en burnous blancs – offrant une synthèse des musiques soufies du pays. Le succès est immense, le public y trouvant une ferveur communicative et une esthétique soignée. Des tournées internationales suivront. Un double album El Hadhra paraît en 1999-2000 retraçant le spectacle. On y découvre des pièces devenues célèbres : « Allons pauvres » (adaptation en français d’une litanie exhortant les fidèles à se dépouiller des biens terrestres), « Marie » (chant inattendu dédié à la Vierge Marie, preuve de l’universalité du message spirituel), « El Béji » (hommage à Sidi Bou Saïd el Béji), « Châdili » (en référence au dhikr shâdhilî), « Cajolé de Dieu », « Le Vin du sommelier », « La Grâce », « Miséricorde – Le Sceau », etc. Fadhel Jaziri a su moderniser les arrangements tout en respectant l’esprit initial des chants. Par exemple, certaines mélodies ont été harmonisées à plusieurs voix et accompagnées discrètement de violoncelle ou de synthétiseur, conférant une ampleur nouvelle. Néanmoins, Jaziri s’est toujours efforcé de mettre en avant la performance des vrais chanteurs soufis, issus des villes et confréries (certains membres de la Sulâmiyya, des Aïssâwiyya de Gabès ou de Kairouan, etc., faisaient partie de la troupe). La réputation d’El Hadhra est telle qu’en Tunisie, le terme évoque spontanément le spectacle de Jaziri autant que la cérémonie rituelle. Une critique note : « La réputation d’El Hadhra et de son créateur Fadhel Jaziri n’est plus à faire : la tradition soufie a toujours rassemblé un public aux degrés de croyances diverses, en quête d’une forme de spiritualité universelle venue de la nuit des temps ». Au fil des années, Jaziri a renouvelé son Hadhra (nouvelles éditions en 2006, 2010, etc.) en expérimentant davantage de fusions musicales – parfois accueillies plus tièdement lorsque l’introduction de guitares électriques ou de saxophones perturbait le public habitué aux sonorités acoustiques. Quoi qu’il en soit, El Hadhra a joué un rôle capital pour populariser le chant soufi auprès de la jeunesse tunisienne dans les années 2000, inspirant d’autres projets artistiques.
- Troupes locales et nouvelles générations – En dehors de ces deux figures (la Sulâmiyya et la Hadhra de Jaziri), il existe de nombreuses troupes soufies régionales qui perpétuent la tradition. Par exemple, la Hadhrat Rjêl Tûnis (Hadhra des Hommes de Tunisie) est un ensemble mixte de chants soufis qui se produit lors de festivals culturels, rassemblant des adeptes de divers ordres. La troupe Ennajeh de Tunis est une autre formation contemporaine qui tente de renouveler la musique spirituelle tout en restant porteuse d’un message de paix et de tolérance. On peut citer également l’Association du Malouf et du Chant Soufi de Sidi Bou Saïd, qui organise régulièrement des concerts de M’jarrad (chant dépouillé) dans ce village d’artistes, contribuant à rapprocher le malouf profane et le chant soufi sacré. Dans le Sud tunisien, des troupes féminines apparaissent parfois – par exemple, Jouda Najeh a monté un ensemble féminin Founoun Lella Beya qui a présenté un spectacle de chant soufi et malouf à Sousse en 2021. Cette féminisation du chant soufi n’est pas tout à fait nouvelle : historiquement, les femmes participent aux hadras (surtout lors des cérémonies autour de Sayyida Al-Mannûbiya, la sainte de la Manouba). Elles tenaient des hadras féminines chaque semaine dans le sanctuaire de la sainte, célébrant celle-ci en tant que femme de foi et de pouvoir. Aujourd’hui, voir des femmes sur scène chanter des louanges soufies tend à se normaliser, témoignant de l’adaptation du soufisme tunisien aux valeurs contemporaines.
Festivals et valorisation du patrimoine soufi
La vitalité du chant soufi tunisien se manifeste également dans de nombreux festivals et événements culturels qui lui font la part belle. Citons-en quelques-uns :
- Le Festival de la Médina (Tunis) – Chaque année pendant le mois de Ramadan, Tunis organise des soirées culturelles dans la vieille ville. La musique soufie y occupe une place d’honneur, notamment à l’ouverture et à la clôture. En mars 2025 par exemple, c’est la Hadhra de Sidi Bou Ali de Nefta qui a inauguré le festival à Dar Lasram, devant un public mêlant toutes les générations. Ce festival offre une tribune aux troupes soufies de différentes régions et contribue à désaisonnaliser ces chants (qui autrefois n’étaient joués qu’aux occasions religieuses strictes). De plus, le cadre somptueux des palais de la médina donne une résonance particulière à ces mélodies mystiques.
- Le Festival Rouhanyet – Créé à Nefta (oasis du Jérid, sud tunisien) dans les années 2010, Rouhanyet est un festival international de musiques soufies et mystiques. S’y côtoient des chants soufis tunisiens, le stambeli local, mais aussi des invités étrangers (chants gnaoua du Maroc, qawwâlî du Pakistan, gospel, etc.). Rouhanyet se tient généralement à l’automne (prochaine édition prévue du 30 octobre au 2 novembre 2024 à Nefta) et attire un public croissant, y compris des touristes. Il démontre que le soufisme musical transcende les frontières, en faisant dialoguer la hadhra tunisienne avec d’autres traditions spirituelles du monde. Par ailleurs, Nefta profite de l’aura de sa zaouïa de Sidi Bou Ali et de sa réputation de cité mystique (surnommée parfois Kairouan du Sud) pour en faire un rendez-vous majeur.
- Le Mawlid de Kairouan – Plus qu’un festival au sens moderne, le Mawlid (anniversaire du Prophète) à Kairouan est un événement national qui prend des allures de gigantesque foire religieuse. Chaque année au mois de Rabi‘ al-Awwal, des centaines de milliers de personnes convergent vers la ville sainte. Outre les célébrations religieuses officielles (lectures de la Sîra, prières à la Grande Mosquée), la fête populaire bat son plein : préparation de l’‘âsida zgougou (crème de graines de pin d’Alep, dessert traditionnel du Mawlid), souks animés, et bien sûr spectacles de hadhra tous les soirs sur les places publiques. Des troupes soufies de tout le pays viennent s’y produire, présentant leurs chants les plus entraînants au public kairouanais déjà acquis à la cause (la région de Kairouan est un bastion du soufisme, avec de nombreuses zaouïas actives). L’ambiance est telle qu’on la compare aux grands pèlerinages : « la ville se transforme en un gigantesque marché, campement et festival musical ». Le succès de ce rendez-vous a incité les autorités à le structurer davantage comme un festival, avec une programmation musicale, tout en préservant son caractère spontané.
- Autres initiatives – On peut également mentionner les Journées Soufies de Gabès, ou encore des colloques et spectacles organisés par l’Institut français de Tunisie (par exemple la soirée “Sous les étoiles : nuit mystique soufie” en 2023 à Tunis). Des centres culturels comme le Centre des Musiques Arabes et Méditerranéennes (Ennejma Ezzahra, Sidi Bou Saïd) organisent régulièrement des concerts de chants soufis, dans un esprit de préservation patrimoniale. En 2022, ce centre a par exemple commémoré le 90e anniversaire du Congrès de musique arabe de 1932 en incluant des performances de chant soufi, soulignant que le chant confrérique fait partie intégrante de l’identité musicale tunisienne.
Grâce à ces événements, le chant soufi sort de l’ombre et gagne ses lettres de noblesse en tant qu’art traditionnel apprécié du grand public. Il n’est plus rare de voir des salles combles pour écouter une hadhra ou un chant m’jarrad. Cette popularité nouvelle pose néanmoins la question de la folklorisation : certains déplorent que ces rituels deviennent un simple spectacle, perdant de leur substance spirituelle. Le média Nawaat s’interrogeait récemment : « Soufisme en Tunisie : forme de spiritualité ou folklore ? ». L’article notait qu’au Festival de la Médina, une partie du public venait plus pour le show que par réelle dévotion, et que des arrangements modernes risquaient de “dépouiller la cérémonie de son fond religieux”. Pourtant, d’autres estiment que c’est là le prix à payer pour sauvegarder ces traditions – en les faisant vivre, quitte à les adapter. Comme le dit le chef de la troupe de Nefta : introduire guitare et violon « vise à attirer un public jeune vers le soufisme » et à assurer la transmission du rite. L’équilibre entre authenticité et innovation reste un sujet de débat, mais force est de constater que le chant soufi tunisien a su s’adapter et séduire une nouvelle génération sans renier ses racines.
Diversité des influences culturelles : un patrimoine métissé
Le répertoire des chants soufis tunisiens est le reflet d’une histoire riche en métissages culturels. Située à la croisée de l’Orient arabe, de l’Andalousie, de l’Afrique subsaharienne et de l’Occident méditerranéen, la Tunisie a intégré diverses influences dans son patrimoine musical spirituel.
- Influence arabo-andalouse : L’héritage andalou, apporté par les réfugiés morisques aux XVIIe–XVIIIe siècles, a imprégné la musique tunisienne savante (malouf). De nombreuses mélodies de chants soufis sont en fait empruntées aux nûbas andalouses ou s’en inspirent. Par exemple, la nûba Ramal andalouse comporte un fameux mnâdjât (invocation finale) qui a été repris comme chant soufi sous le titre « Allahu Allah ». De même, la confrérie Aïssâwiyya, très implantée à Testour (ville d’héritage andalou), est réputée pour avoir préservé des nubat du malouf et des muwashshahât (poèmes andalous) en les intégrant à ses madih. Ainsi, un même air de muwashshah pouvait être chanté avec des paroles profanes en soirée mondaine, et avec des paroles soufies en hadra. Cette porosité entre malouf et chant soufi explique l’élaboration modale sophistiquée de certains chants confrériques. D’ailleurs, le Baron Rodolphe d’Erlanger, musicologue installé à Sidi Bou Saïd au début du XX<sup>e</sup> siècle, qui a consigné dans son ouvrage La Musique Arabe des dizaines de pièces du malouf tunisien, s’est également intéressé aux chants religieux. Ses recueils mentionnent par exemple des tachwîd (chants improvisés sur les modes du Coran) et des madih nabawi entonnés lors des mawlid. D’Erlanger notait la parenté mélodique entre certains chants de medh (louange) et les chansons andalouses de trouvères musulmans, suggérant une continuité historique entre les deux répertoires. De plus, c’est dans son palais Ennejma Ezzahra que furent enregistrées les premières archives sonores de hadhra dans les années 1910-1920, témoignant de l’intérêt porté par l’élite de l’époque à cette musique alors jugée “populaire” mais aux racines savantes.
- Influence berbère : Le substrat berbère de la Tunisie (notamment dans le Sud et les montagnes de l’Ouest) a aussi laissé son empreinte. Certaines confréries ont adapté leurs chants aux langues et rythmes locaux. Par exemple, dans le Djerid (Nefta, Tozeur), on trouve des chants soufis en dialecte proche du berbère, utilisant des percussions comme le tabel (grand tambour) et le zikr (crécelle) typiques des fêtes berbères. De plus, le goût pour les chants responsoriaux (dialogue entre un soliste et le chœur) présent dans les hadras rappelle une tradition musicale très ancienne en Afrique du Nord, sans doute pré-islamique. Le célèbre refrain « Allah Allah ya baba » de Sidi Mansour, avec son appel du soliste et la réponse du groupe “ya baba”, pourrait être l’héritier de ces antiphonies berbères adaptées au langage soufi. Dans les zones où le berbère était encore parlé au XXe siècle (Djerba, Matmata, Nefzaoua), il est arrivé que des qasidas soufies soient traduites en langue berbère locale pour être comprises de tous. Si ces versions sont aujourd’hui rares, elles témoignent de l’appropriation de l’islam mystique par les Berbères tunisiens.
- Influence africaine (subsaharienne) : La Tunisie a connu l’arrivée de communautés noires (esclaves ou affranchis) notamment aux XVIIe–XIXe siècles. Celles-ci ont apporté avec elles des rites de possession et des musiques africaines qui ont interagi avec le soufisme local. Le cas du Stambeli est à ce titre révélateur. Le stambeli, musique de transe pratiquée par les descendants d’esclaves sub-sahariens, vénère à la fois Allah, le Prophète et des esprits (gnawa) à travers des chants polyrythmiques accompagnés du gombri (luth à 3 cordes) et des qraqab (castagnettes métalliques). Or, on constate que le stambeli intègre au moins un grand saint musulman du pays dans son panthéon : Sidi Mansour à Tunis, Sidi Marzoug à Sfax, etc. Le chant « Sidi Mansour » déjà évoqué, dont la plus ancienne trace enregistrée est un 45 tours de Stambeli en 1961, montre comment la musique africaine s’est mise au service d’un saint soufi local. La rythmique cyclique du stambeli a pu influencer certaines confréries : par exemple, les danses de la hadhra de Gafsa ou de Sidi Mehrez (Tunis) comportent des pas et balancements rappelant les transes stambeli. De plus, l’usage de la syncope et des polyrythmies dans les percussions soufies – qu’on ne retrouve pas dans le malouf andalou – pourrait être hérité des rythmes africains intégrés via les confréries locales. Il s’agit là d’un enrichissement majeur du patrimoine soufi tunisien, lui conférant une chaleur et une vitalité rythmique reconnues. Enfin, certains chants soufis évoquent directement l’Afrique : la chanson « Lagharba wënnjoum » (La lune et les étoiles), présente dans le répertoire de la Sulâmiyya, pourrait avoir des racines sub-sahariennes par son mode pentatonique et son imagerie cosmique typique des cantiques peuls ou soudanais. En réunissant soufisme et héritage animiste converti, la Tunisie a créé un syncrétisme musical unique.
- Influence judéo-arabe : La communauté juive de Tunisie, très présente jusqu’au milieu du XXe siècle, partageait avec les musulmans un attachement au malouf andalou et aux chants de dévotion. Plusieurs musiciens juifs ont composé ou interprété des chants religieux musulmans lors de cérémonies publiques, et vice-versa. Par exemple, au Congrès de musique arabe de 1932 au Caire, le grand cantor judéo-tunisien Moucheh Cohen avait chanté un adhân (appel à la prière) et des chants religieux islamiques pour démontrer la parenté des deux traditions. Réciproquement, certaines mélodies de piyyoutim (poèmes synagogaux) chantés dans les synagogues tunisiennes se calquent sur des airs de madih nabawi. L’esprit de tolérance propre au soufisme a favorisé cet échange : les soufis tunisiens voyaient d’un bon œil les musiciens juifs reprendre des qasîd mystiques lors de concerts ou dans les cafés, y discernant une marque d’universalité du message divin. Il n’est pas rare de trouver dans les recueils de chansons tunisiennes du XIXe s. des pièces indiquées comme “chant judéo-arabe sur l’air de tel madih”. On peut mentionner aussi la figure de Rachidiyya (institution musicale fondée en 1934) – son orchestre comptait en son sein des musulmans et des juifs, qui interprétaient ensemble aussi bien des noubas profanes que des chants religieux à l’unisson. Cette harmonie interconfessionnelle a enrichi la pratique musicale : les techniques de cantillation hébraïque ont pu influencer le tajwîd coranique et vice-versa. De nos jours, la dimension juive est plus discrète (du fait de la diminution de cette communauté), mais elle reste un chapitre important de l’histoire du chant sacré tunisien, inscrivant celui-ci dans une continuité sémitique plus large.
En somme, les chants soufis tunisiens incarnent une identité multiple. Ils sont le fruit de strates de civilisation – arabo-islamique, andalouse, autochtone, africaine, et même judéo-chrétienne – fondues dans un moule original. « Le soufisme tunisien, c’est une musique ancienne et toujours jeune, un souffle porté par des hommes et des femmes de paix, de beauté, de toutes origines », résume un chercheur passionné. Cette richesse fait que le patrimoine soufi de Tunisie raisonne bien au-delà des cercles religieux : il touche à l’universel et peut être apprécié par tout un chacun en quête d’authenticité et de spiritualité partagée.
Conclusion : Un trésor musical entre hier et demain
Les chants soufis de Tunisie constituent un véritable trésor du patrimoine immatériel, à la fois enraciné dans une longue histoire mystique et en constante réinvention. D’une petite ruelle de la médina de Tunis où s’élèvent les voix d’une hadhra nocturne, jusqu’aux scènes internationales où résonnent les chœurs envoûtants d’El Hadhra, cette tradition a prouvé sa capacité d’adaptation sans perdre son âme.
Aujourd’hui, alors que le monde moderne cherche des repères, le chant soufi tunisien offre un refuge de spiritualité vivante. Sa pratique se maintient dans les zaouïas – ces lieux discrets où, chaque semaine, des cercles de fidèles répètent inlassablement « Allâh » au rythme du bendir, prolongeant un héritage vieux de plusieurs siècles. Parallèlement, des voix nouvelles s’élèvent : de jeunes artistes, des ensembles innovants, des femmes soufies affirmant leur présence. Tous contribuent à faire connaître cette musique de l’âme au-delà du cercle des initiés. Le grand public redécouvre avec émotion ces mélodies mystiques, y voyant une source d’inspiration et de paix intérieure dans un contexte parfois frénétique.
Ce regain d’intérêt s’accompagne d’un regard académique renouvelé. Des instituts de recherche tels que l’IREMAM (Aix-en-Provence) ou l’IRMC (Tunis) consacrent des études aux confréries soufies et à leurs chants, replaçant ceux-ci dans le contexte social et historique du Maghreb. Des musicologues contemporains explorent les mutations de ce répertoire, à l’instar d’une étude récente sur “les évolutions du chant liturgique d’une confrérie soufie”. Ils rejoignent en cela l’effort pionnier du Baron Rodolphe d’Erlanger, qui dès les années 1930 soulignait l’importance de préserver ces musiques spirituelles dans son Annuaire du Monde Musulman. La reconnaissance patrimoniale est en marche : on peut espérer que, dans l’avenir, les chants soufis de Tunisie soient proposés au patrimoine culturel immatériel de l’UNESCO, aux côtés d’autres musiques spirituelles du monde.
En définitive, qu’il s’agisse des profondes envolées d’une qasida m’jarrad sous la coupole d’une zaouïa, du dialogue rythmique des Allah Allah dans une hadra de village, ou des harmonies revisitées sur une grande scène, les chants soufis tunisiens demeurent porteurs d’une étincelle d’éternité. Ils rappellent la quête universelle de l’homme pour le divin, cette soif de l’âme que seul le chant – peut-être – parvient à étancher un instant. Comme le formulait si bien Sidi Abdelkader al-Jilani, maître de la Qâdiriyya : « Les voix qui chantent pour Dieu sont des âmes en quête d’Éternité ». Et en Tunisie, ces voix continuent de s’élever, vives et sincères, invitant chacun « à écouter ce que l’on te dit, à apaiser ton cœur… car tout arrive à qui sait attendre » – invitation poétique à laquelle nous ne pouvons qu’ajouter une oreille attentive et un cœur ouvert.
Sources et références : Les informations et citations présentées proviennent d’une combinaison de sources historiques, musicologiques et journalistiques. Parmi celles-ci, on peut citer des travaux d’experts tunisiens et étrangers sur le soufisme en Tunisie (publications de l’IRMC, archives de l’IREMAM, études de terrain sur les confréries), les recueils de Rodolphe d’Erlanger sur la musique arabe, ainsi que des articles récents mettant en lumière la renaissance du chant soufi (par ex. Nawaat, Leaders, Al-Ahram). Les paroles de chants ont été retranscrites d’après des sources orales et des publications en ligne dédiées au patrimoine soufi. L’ensemble de ces références souligne la richesse et la diversité des chants soufis tunisiens, confirmant leur importance dans la culture et la spiritualité de la Tunisie autrement.
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