Dans l’Atelier d’un Artiste qui Réinvente les Frontières
À Carthage, berceau de civilisations millénaires, un artiste plasticien transforme le mobilier quotidien en manifeste artistique. Plongée dans l’univers créatif d’Amin Chaouali, où chaque table d’appoint raconte l’histoire fascinante de la femme contemporaine.
L’Œuvre en Train de Se Faire
Il est 7 heures du matin dans l’atelier d’Amin Chaouali, au cœur de Carthage. La lumière méditerranéenne commence à filtrer à travers les grandes fenêtres, éclairant progressivement une dizaine de tables en cours de création. Certaines ne sont encore que des plateaux de bois brut, d’autres sont déjà couvertes de dessins à l’encre noire, quelques-unes brillent sous leur première couche de résine époxy.
C’est ici, dans ce lieu imprégné d’odeurs de térébenthine et de café turc, que naissent les créations les plus audacieuses de cet artiste tunisien : des tables d’appoint qui refusent obstinément d’être de simples meubles. Des sculpturo-peintures, comme il aime les nommer, qui habitent l’espace entre l’art et le quotidien.

Un Artiste aux Multiples Visages
Amin Chaouali est de ces créateurs impossibles à enfermer dans une seule discipline. Peintre ? Certainement. Sculpteur ? Sans aucun doute. Céramiste ? Également. Dessinateur ? Avant tout. Il navigue entre ces territoires avec la fluidité de celui qui n’a jamais cru aux frontières artificielles entre les arts.
Né à Carthage, il grandit entouré des vestiges puniques et romains, dans cette ville-palimpseste où chaque époque a laissé sa trace. Cette stratification culturelle imprègne profondément son travail : on y retrouve l’exubérance des mosaïques antiques, la géométrie des moucharabiehs, la sensualité des portraits orientalistes, mais tout cela passé au filtre d’une sensibilité résolument contemporaine.
« Je ne cherche pas à reproduire la tradition, mais à dialoguer avec elle », explique-t-il en traçant d’un geste sûr le contour d’un visage féminin. « Mes femmes portent l’héritage des déesses phéniciennes, mais elles sont aussi les femmes d’aujourd’hui, celles qui marchent dans les rues de Tunis, de Paris, de New York. »
La Femme Totémique : Obsession et Célébration
Si l’on devait identifier le fil rouge qui traverse toute l’œuvre de Chaouali, ce serait indubitablement la figure féminine. Mais attention : pas de représentation conventionnelle ou idéalisée ici. Les femmes de Chaouali nous regardent droit dans les yeux, avec une intensité qui déstabilise et fascine.
Leurs visages, dessinés à l’encre noire avec une virtuosité qui évoque autant Egon Schiele que les calligraphes arabes, occupent le plateau des tables comme des icônes contemporaines. Elles portent des coiffures élaborées, des motifs géométriques qui évoquent les tatouages berbères, des parures qui mêlent art déco et symboles modernes.
« Chaque femme que je dessine est un portrait psychologique », confie l’artiste. « Je ne cherche pas la beauté conventionnelle, mais la présence, l’âme, cette chose indéfinissable qui fait qu’un regard vous poursuit longtemps après avoir quitté l’œuvre. »
Sur une même table cohabitent souvent plusieurs figures féminines, créant des dialogues silencieux, des échos, parfois des tensions. Leurs visages se superposent, se répondent, s’entrelacent dans une composition qui évoque autant le cubisme que les enluminures médiévales.

L’Or, le Geste et la Lumière
Puis vient le moment magique, celui où Amin Chaouali introduit l’or dans ses compositions. Feuilles d’or véritable ou peinture acrylique dorée de haute qualité, appliquées en aplats géométriques ou en éclaboussures gestuelles. L’or n’est pas là pour décorer, mais pour créer des respirations dans la composition, des zones de lumière qui font vibrer l’ensemble.
« L’or, c’est la lumière capturée », dit-il en appliquant délicatement des fragments de feuille d’or sur le portrait d’une femme aux yeux clos. « Dans la tradition des enluminures islamiques, l’or symbolise le divin, l’infini. Moi, je l’utilise pour créer des ponts entre le sacré ancien et la beauté profane contemporaine. »
Les couleurs viennent ensuite ponctuer ces compositions en noir, blanc et or : des rouges corail vibrants, des bleus cobalt profonds, des roses tendres, des oranges audacieux. Chaouali travaille par aplats, créant des contrastes puissants qui font chanter la composition.
Le Miracle de la Résine : Figer le Temps
La dernière étape du processus est peut-être la plus spectaculaire : l’encapsulation en résine époxy. Cette technique, empruntée aux arts décoratifs contemporains, transforme radicalement la perception de l’œuvre.
Chaouali coule plusieurs couches de résine transparente sur le plateau achevé, créant un effet de glacis brillant, presque liquide. Soudain, les figures semblent flotter sous une surface d’eau cristalline. L’or capte et réfléchit la lumière de manière hypnotique. La table devient un miroir qui capture autant le reflet du spectateur que l’œuvre elle-même.
« La résine crée une distance optique fascinante », explique l’artiste. « Vous avez l’impression de pouvoir toucher le dessin, mais il reste toujours à quelques millimètres de vos doigts, protégé, préservé. C’est une métaphore de l’art lui-même : proche et lointain à la fois. »
Ce processus nécessite une patience infinie. Chaque couche doit sécher pendant 24 à 48 heures. Les bulles d’air doivent être éliminées méticuleusement. La moindre poussière devient visible. Mais le résultat en vaut la peine : une surface d’une brillance parfaite, résistante, qui permettra à l’œuvre de vivre dans le quotidien sans perdre sa beauté.

Entre l’Objet et l’Icône
C’est précisément cette hybridité qui fait la force des créations de Chaouali. Ces tables refusent d’être cantonnées à une seule fonction. Elles sont à la fois :
- Des sculptures que l’on pourrait contempler dans un musée
- Des peintures offrant la complexité d’une composition bidimensionnelle
- Des objets fonctionnels capables d’accueillir une lampe, un livre, une tasse de thé
Cette triple nature crée une relation particulière avec celui qui vit avec l’œuvre. On ne l’accroche pas au mur pour l’oublier. On ne la range pas dans une réserve. Elle habite l’espace quotidien, elle accompagne les gestes du matin et du soir, elle change selon la lumière qui l’éclaire.
« J’aime l’idée que mes œuvres participent à la vie de ceux qui les possèdent », sourit Amin Chaouali. « Une table, on la frôle, on pose des choses dessus, on s’assoit à côté. Il y a une intimité qui se crée, différente de celle qu’on a avec une toile accrochée. L’art devient compagnon, pas seulement spectacle. »
La Collection 2025 : Nouvelles Explorations
Dans l’atelier, plusieurs séries sont actuellement en cours de création. Amin Chaouali expérimente de nouvelles directions, tout en restant fidèle à son vocabulaire visuel reconnaissable.
Les « Tables Miroir Noir » utilisent un fond d’un noir profond sur lequel se détachent des figures blanches fantomatiques et des aplats d’or intense. L’effet est spectaculaire, presque mystique. Ces pièces semblent absorber puis renvoyer la lumière de manière hypnotique.
Les « Tables Scandinaves » associent des plateaux richement décorés à des pieds en bois clair, créant un contraste intéressant entre sobriété structurelle et exubérance picturale. Ces modèles ont une élégance particulière, une légèreté qui contraste avec la densité de la composition.
Les « Tables Totems » présentent des bases en céramique entièrement sculptées et décorées, transformant l’ensemble en sculpture habitable. Sur ces pièces, l’art ne se limite pas au plateau : chaque centimètre carré est investi, créant une œuvre totale.
« Chaque série répond à une intuition, à une envie d’explorer un territoire formel différent », explique l’artiste. « Mais au final, c’est toujours la même question qui me travaille : comment capturer l’essence de la féminité contemporaine ? Comment créer des objets qui soient à la fois beaux, émouvants et présents dans le quotidien ? »

Le Processus, Étape par Étape
Pour créer une seule table, Chaouali nécessite entre trois et cinq semaines de travail :
Semaine 1 : La conception Le support est modelé, qu’il s’agisse d’une base en céramique tournée et sculptée, ou d’un plateau en bois préparé. Déjà, à ce stade, l’artiste pense à la composition finale, anticipant les zones de dessin, les aplats de couleur, l’équilibre général.
Semaine 2 : Le dessin C’est le cœur du travail. À l’encre noire, Chaouali dessine ses figures féminines. Il travaille de mémoire et d’imagination, laissant le trait guider la forme. Les portraits émergent progressivement, parfois en une seule session de dessin intense, parfois par couches successives.
Semaine 3 : La couleur et l’or Les aplats d’acrylique viennent rythmer la composition. Puis, avec une délicatesse infinie, les fragments d’or sont appliqués, créant des respirations lumineuses.
Semaines 4-5 : L’encapsulation Les multiples couches de résine sont coulées, chacune nécessitant son temps de séchage. C’est une étape techniquement délicate qui demande patience et précision absolue.
Un Art qui Voyage
Les créations de Chaouali ont désormais voyagé bien au-delà de la Tunisie. Elles habitent des appartements parisiens, des villas méditerranéennes, des lofts new-yorkais. Chaque pièce emporte avec elle un fragment de Carthage, une trace de cette lumière particulière qui baigne l’atelier, un témoignage de la vitalité de la scène artistique tunisienne contemporaine.
L’artiste a exposé ses tables en France, participé à des foires internationales, vu ses œuvres intégrer des collections privées prestigieuses. Mais c’est dans son atelier de Carthage que bat le cœur de sa création, dans ce dialogue constant entre l’héritage méditerranéen et l’audace contemporaine.
Pourquoi Ces Tables Fascinent-Elles ?
Il y a quelque chose d’hypnotique dans ces créations. Peut-être est-ce leur refus de choisir entre l’art et le fonctionnel. Peut-être est-ce l’intensité des regards féminins qui nous interpellent. Peut-être est-ce simplement la beauté brute, sensuelle, de ces compositions qui mêlent encre, or et résine.
Les propriétaires de tables Chaouali parlent tous d’une expérience similaire : l’œuvre ne cesse de révéler de nouveaux détails, de nouvelles nuances. Le matin, sous la lumière naturelle, elle respire une sérénité lumineuse. Le soir, sous un éclairage artificiel, elle devient mystérieuse, presque magnétique. Les reflets dans la résine changent selon l’angle de vue, créant une œuvre qui se réinvente constamment.
« C’est une présence vivante », témoigne Sophie, qui possède une table depuis trois ans. « Je ne m’en lasse jamais. Chaque jour, je découvre un nouveau détail dans le dessin, une nouvelle façon dont la lumière joue avec l’or. C’est comme vivre avec une œuvre en perpétuelle évolution. »

L’Art Post-Contemporain : Une Nouvelle Voie
Le travail dAmin Chaouali s’inscrit dans ce qu’on nomme désormais l’art post-contemporain : un mouvement qui dépasse les dogmes de l’art conceptuel pour réaffirmer la valeur du savoir-faire manuel, de la beauté sensible, de la narration figurative.
Ces artistes ne renoncent pas à la liberté formelle conquise par l’art contemporain, mais ils y ajoutent une dimension sensuelle et technique souvent négligée. Ils acceptent de créer des œuvres « belles » sans craindre l’accusation de décorativisme. Ils revendiquent le plaisir du trait, de la couleur, de la matière.
Amin Chaouali incarne parfaitement cette approche : ses tables sont conceptuellement fortes (elles questionnent la frontière entre art et design, entre contemplation et usage), techniquement virtuoses (le dessin, la céramique, le travail de la résine nécessitent une maîtrise exceptionnelle), et visuellement fascinantes.
Épilogue : L’Atelier à Midi
À midi, la lumière méditerranéenne inonde l’atelier. Chaouali fait une pause, contemple les tables en cours de création. Sur l’une d’elles, la résine vient d’être coulée et brille d’un éclat liquide. Sur une autre, les portraits de trois femmes aux regards énigmatiques attendent encore leur parure d’or.
« Chaque pièce est un voyage », dit-il simplement. « Un voyage entre Carthage et le monde contemporain, entre la tradition et l’innovation, entre l’objet et l’art. Je ne sais jamais exactement où je vais arriver quand je commence une table. C’est ce qui rend chaque création passionnante. »
Dehors, on entend les mouettes crier au-dessus des ruines antiques. À l’intérieur, dans la pénombre de l’atelier, les tables brillent doucement, comme des fragments de rêve solidifié, prêtes à entamer leur propre voyage vers ceux qui sauront les accueillir.
Pour découvrir l’univers d’Amin Chaouali et suivre ses créations en cours, rendez-vous sur les réseaux sociaux ou contactez directement les galeries qui représentent son travail en France et en Tunisie.
Article rédigé par l’équipe éditoriale de La Tunisie Autrement Photos : Atelier Amin Chaouali, Carthage
